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Ne pas comparer, ne pas favoriser : un défi parental constant

Ne pas comparer, ne pas favoriser : un défi parental constant



Le rôle des parents dans la dynamique fraternelle

Dans l'imaginaire collectif, les conflits entre frères et sœurs relèveraient d'un "problème de caractère" ou d'une "rivalité naturelle". Pourtant, la clinique psychanalytique et systémique révèle une réalité plus complexe : la posture parentale joue un rôle déterminant dans la façon dont les liens fraternels se tissent et évoluent. Comparaisons involontaires, projections inconscientes, attribution de rôles fixes aux enfants constituent autant de dynamiques susceptibles de cristalliser des tensions durables au sein de la fratrie.

L'influence des projections parentales

Chaque enfant devient, malgré lui, porteur de fantasmes parentaux complexes. Il peut incarner le désir d'enfant idéal, jouer le rôle d'enfant "réparateur" d'un traumatisme familial, ou au contraire être perçu comme un enfant "perturbateur", obstacle aux aspirations parentales.

René Roussillon souligne que la parentalité est ''travaillée par l'histoire psychique non dite des parents''. Cette réalité psychique inconsciente peut conduire un parent à projeter sur un enfant une image de soi idéalisée ou détestée, à favoriser l'enfant qui répond à ses attentes secrètes, ou encore à rejeter celui qui ravive des blessures non élaborées.

Ces mécanismes, lorsqu'ils ne sont pas pensés ni mis en mots, créent des dynamiques d'exclusion ou de compétition particulièrement délétères entre les enfants d'une même famille.

La tentation de la comparaison

Les phrases apparemment anodines résonnent pourtant douloureusement dans l'esprit des enfants : "Regarde ton frère, lui au moins il obéit !" ou "Ta sœur, elle, a toujours été calme. Pourquoi pas toi ?". Ces comparaisons, même formulées dans un élan éducatif, instaurent une hiérarchie affective et morale qui installe une logique de rivalité pour l'amour parental.

Selon la théorie de l'attachement développée par John Bowlby, l'enfant a un besoin fondamental de sentir que son lien à ses figures parentales demeure stable et inconditionnel, indépendamment de son comportement ou de celui de ses frères et sœurs. La comparaison vient fragiliser cette sécurité de base essentielle au développement psychique.

Les rôles figés : une menace pour la construction identitaire

Lorsque les parents attribuent inconsciemment des rôles fixes aux enfants - le sage, le rebelle, l'artiste, l'intellectuel - ils risquent de limiter considérablement l'épanouissement psychique de chacun. Ces étiquettes figent la relation fraternelle dans une opposition stérile et créent des loyautés inconscientes qui entravent le développement individuel.

Comme l'observait justement J.-B. Pontalis : "On peut passer une vie à essayer d'être à la hauteur ou à fuir un rôle assigné trop tôt." Cette assignation précoce d'identité peut devenir un carcan dont l'enfant, puis l'adulte, aura du mal à se libérer.

Favoriser une dynamique de différenciation plutôt que de rivalité

Le parent peut soutenir une relation fraternelle vivante et épanouissante en cultivant une posture intérieure de reconnaissance et d'écoute authentique. Cette approche implique plusieurs dimensions essentielles.

Valoriser la singularité de chacun nécessite d'adopter un regard neuf sur chaque enfant, en évitant les comparaisons systématiques. Plutôt que de dire "Sois comme ton frère", on peut affirmer : "Tu es sensible et ton frère est curieux, vous avez chacun vos forces particulières."

Offrir une attention équitable, mais non égalitaire constitue un défi subtil. Un enfant n'a pas nécessairement besoin de la même chose que son frère au même moment. L'équité consiste à donner à chacun ce dont il a besoin selon son tempérament, son âge et sa situation particulière.

Éviter les étiquettes suppose de bannir les formules réductrices comme "lui, c'est l'artiste de la famille" ou "elle, c'est notre petite organisatrice". Ces raccourcis, même bienveillants, enferment l'enfant dans une identité prédéfinie.

Nommer les émotions sans juger permet d'accueillir les sentiments de chaque enfant avec bienveillance : "Tu es en colère contre ta sœur, je t'entends. Regardons ensemble ce qu'on peut faire."

Refuser la triangulation implique de ne jamais faire alliance avec un enfant contre un autre, même subtilement. Cette neutralité bienveillante protège l'équilibre familial et évite de placer les enfants en situation de loyauté conflictuelle.

Soutenir la symbolisation des conflits

René Kaës, dans sa théorie des alliances inconscientes, montre que les conflits entre enfants sont souvent l'expression de tensions intergénérationnelles ou de conflits non élaborés dans la lignée familiale. Ces disputes apparemment anodines peuvent révéler des enjeux familiaux plus profonds.

Plutôt que de "régler" les conflits en surface par des sanctions ou des compromis forcés, il s'agit de les accueillir, de les écouter et de les inscrire dans une trame narrative compréhensible par l'enfant. Cette approche transforme le conflit en levier de développement psychique et relationnel.

Vers une parentalité consciente

La dynamique fraternelle ne relève donc pas du hasard ou de tempéraments incompatibles. Elle se construit dans l'interaction constante avec les attitudes parentales, conscientes et inconscientes. Prendre conscience de ces mécanismes permet aux parents de favoriser des relations fraternelles épanouissantes, où chaque enfant peut se développer dans sa singularité tout en maintenant des liens familiaux solides.

Cette démarche exige une remise en question permanente de ses propres projections et automatismes éducatifs. Elle invite à un travail sur soi qui, loin d'être une contrainte, devient une opportunité d'enrichissement pour toute la famille.

Références Bibliographiques :

  • Roussillon, R. (2008). Parentalité et complexité psychique. Dunod.
  • Kaës, R. (1993). Les alliances inconscientes. Dunod.
  • Bowlby, J. (1969). Attachment and Loss, vol. 1: Attachment. Routledge.
  • Dolto, F. (1984). Le sentiment de soi. Seuil.
  • Winnicott, D.W. (1965). The Maturational Processes and the Facilitating Environment.

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